UN SIECLE DE MUSIQUES
ELECTRONIQUES

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Préface
Plates-formes, par Jean-Yves Leloup


Question amusante pour démarrer la lecture de ce texte et celle de cet ouvrage : qui est vraiment l'auteur de " Techno Rebelle " ? Ariel Kyrou, l'auteur protéiforme de " Reprenons la Bastille " (1) ou du texte manifeste " Sur le Net, copier n'est pas voler " (2) ? Le journaliste et reporter, ancien de l'équipe d'Actuel ? Ou pourquoi pas le " web visionnaire ", grand amateur d'art électronique et de technologies numériques ? Notre homme se cache sans doute derrière ces différentes personnalités, mais il est évident que ce livre est d'abord l'œuvre d'un simple et grand Amateur de musique. Mais c'est aussi une sorte d'ouvrage collectif et multipiste, hybride et connecté, où l'auteur semble avoir convoqué un vaste réseau de connaissances, une " intelligence collective ", au service de l'Histoire et de la musique.
" Techno Rebelle " aurait en effet été impossible à écrire seul, vue la complexité de la scène électronique actuelle, et des influences croisées qui ont fait la musique du XXe siècle. L'histoire de ce livre est à ce titre, édifiante. Invité à écrire une simple préface de notre ouvrage, " Global Tekno " (3), dont l'ambition était de poser les quelques bases historiques de cette musique avant son apparition dans les années 80, Ariel finit par rédiger plus de soixante pages. Rien d'étonnant à cela quand on sait que la techno ne possède pas un seul parrain, mais bien toute une lignée de pères connus ou inconnus, d'oncles perdus de vue ou de grands-parents disparus. Ces quelques pages ne lui suffirent pas d'ailleurs, puisque l'ami Ariel se décida à les compléter, pour ne pas dire, à les réécrire entièrement, pour finir par livrer cet ouvrage, qui, soit dit en passant, possède peu d'équivalents dans le monde de la littérature musicale.
Un ouvrage collectif avons-nous dit, au sens où Ariel Kyrou convoque sous forme de citations et de notes, le travail de nombre de ses confrères, chacun ayant sa spécialité dans un domaine ou un autre. Plus qu'un simple auteur, Kyrou est plutôt ici une sorte de grand ordonnateur, un opérateur, un analyste de flux et de mouvements, aux commandes d'un livre structuré comme une suite de plates-formes, à l'intérieur duquel le lecteur est invité à déambuler à sa guise. " Techno Rebelle ", c'est un livre que l'on peut lire dans un sens comme dans un autre, sans souci d'une chronologie trop réductrice. Adepte du web, de l'échange de données, de " l'éthique hacker " telle que la définit le philosophe cyber, Pekka Himanen, il est évident qu'Ariel Kyrou est l'héritier idéal de cette écriture en réseau, de cette idée d'arborescence et d'hypertexte. Cette vision subjective, anachronique, multiple, est sans doute même, la meilleure façon d'écrire sur l'art et la culture aujourd'hui.
L'histoire de la musique obéit en effet à un mouvement moins linéaire qu'on ne pourrait le penser. Au jeu des influences, des références et des hommages, les artistes, les musiciens, choisissent souvent de composer eux-mêmes leur propre arbre généalogique, sans regard pour une logique qui n'obéirait qu'aux seules lois des écoles, des mouvements et des chapelles. Et quant aux avancées visionnaires et aux idées lumineuses, que l'on doit à ces artistes en forme de doux rêveurs ou d'ingénieurs déjantés, elles sont souvent le fait d'accidents, de rencontres fortuites, d'heureuses méprises ou de glorieux malentendus. Au regard de cet ouvrage, on pourrait même établir de nouvelles lois esthétiques, qui emprunteraient autant à la théorie de l'évolution qu'à celle du chaos. L'histoire de la musique telle qu'on la conçoit ici ne doit rien ni aux institutions, ni même aux ghettos de l'underground, parfois tout aussi réactionnaires que les Académies qu'ils entendent subvertir. Mais elle doit plus à quelques artistes hors normes ayant réussi le lien inédit entre musique savante et populaire, entre respect des traditions et implosion des formes.
Idéalement, ce livre ne mérite pas d'être imprimé sur papier. On l'imaginerait plus en forme de cartographie géante, interactive et hyper textuelle, à l'image d'un plan de métro parisien aux correspondances innombrables et aux lignes sans fin. D'ailleurs, en tentant de dresser ainsi la liste d'un siècle de rencontres fortuites et de croisements bâtards, Ariel Kyrou vient sans doute de donner le reflet le plus juste de la scène musicale actuelle. La structure de ce livre est à l'image de son aspect protéiforme, et de son évolution constante et suractivée. À partir de 1990, le domaine de l'électronique s'est en effet emballé. Grâce à l'essor du numérique, la démocratisation du sampling, la globalisation et la déterritorialisation de la culture (qu'elle soit virtuelle ou physique), la musique obéit désormais à une croissance des plus étranges. L'électronique aurait ainsi plus à voir avec une sorte de magma numérique informe, qu'avec un ensemble de courants et de contre courants, de scènes étiolées et de genres définis. Ainsi se rejoue en ce moment même, en une version hypertrophiée et chaotique, ce que décrit Ariel Kyrou durant ces quelques chapitres en forme de jeux de plateaux : une circulation libre d'idées et un flux ininterrompu de données. Un chaos croissant et heureux, en somme, auquel chacun des artistes cités dans ce livre, est, modestement, à l'origine.
Jean-Yves Leloup



(1)Ariel Kyrou et André-Jean Gattolin, "Reprenons la Bastille, Manifeste des Nouveaux Sans-Culottes" (Balland, 1988).
(2) Sur le Net est accessible une version quelque peu différente, mais tout aussi manifeste, du texte" Sur le Net, copier n'est pas voler ", paru à l'origine dans les pages " Rebonds " du quotidien Libération… Son titre : " La musique en ligne ? Un service public ! " : http://infos.samizdat.net/article.php3?id_article=25
(3) Jean-Yves Leloup, Jean-Philippe Renoult et Pierre-Emmanuel Rastoin : " Global Tekno, voyage initiatique au cœur de la musique électronique " (Camion Blanc, 1999).
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