UN SIECLE DE MUSIQUES
ELECTRONIQUES

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1909-2009. Apéritif
"Cip-cip zzip-zzip troupeaux pâturages dong-dang-dong-ding-bèèè Orchestre" (1)


Vous êtes en 1913 à Milan, en plein concert de bruits, ou en 1915 à Ancône, pour la création d'un " théâtre synthétique " du Groupe futuriste. À moins que la scène ne se déroule dans la Galerie Doré à Londres, avril 1914. Le poète Marinetti monte sur l'estrade et déclame son Zang Toumb Toumb. Vos oreilles éclatent entre des mots mitraillés, les glapissements d'un téléphone ou la danse d'un marteau frappant des planchettes comme on fusille des soldats. Lumière rouge. Grincements de fer et tonnerres métalliques. De quels instruments viennent ces grondements ? D'un siffleur, d'un grésilleur ou d'un hurleur ? L'accrochage de toiles abracadabrantes se joue en direct sous les yeux d'un public stupéfait. Des nains aux chapeaux ridicules s'extirpent des rideaux et entament un concert d'onomatopées discordantes. Ils rient. Ils grognent. Ils montrent les dents. Et la performance, scandale sans identité prédéfinie, de se terminer par la plus interactive des conclusions : une bagarre avec les spectateurs et l'intervention de la police.
Que signifie cet événement, ou plutôt cette synthèse imaginaire de plusieurs spectacles ayant vraiment eu lieu à l'aube de la première guerre mondiale ? Marinetti crie et s'agite tel un aliéné pour mieux provoquer le bourgeois coincé. Il se délecte d'énumérations absurdes, de jeux de mots et de chiffres tourneboulés. Il revendique une " sensibilité numérique " et voue un culte aux machines. Il en appelle au dynamitage de " tout le solennel, tout le sacré, tout le sérieux et tout le pur de l'Art avec un grand A. ", à la " destruction futuriste des chefs d'œuvre immortels en les plagiant, en les parodiant et en les débitant sans façon, sans apparat et sans componction, comme un numéro d'attraction quelconque. " (1) Ce riche oisif est un personnage aussi visionnaire que profondément louche, et il finira par lécher les bottes de Mussolini, là où d'autres futuristes comme Luigi Russolo feront silence ou choisiront l'exil. Premier porte-voix du groupe futuriste, il anticipe, en quelques phrases et une avalanche de bruit, la disparition de l'artiste dans l'immense chaudron des pillages et des hybridations de 0 et de 1. Dans les abîmes du Net et des univers virtuels. Le poète annonce le sampling de la mémoire du monde et la libération incontrôlée des énergies créatrices qui mènent au malstrom des images et musiques du temps présent.
L'époque est propice aux révoltes de l'esprit. Beaucoup d'artistes d'avant-garde partagent la volonté de table rase de Marinetti, et certains d'entre eux créent le mouvement Dada en 1916. Avec sens et non-sens. Et une haine viscérale pour la guerre et ses assassins nationalistes. Mais ils partagent avec Marinetti cette volonté de rupture, ce désir de casser les hiérarchies, d'exploser le mur qui sépare l'acteur et le spectateur, l'émetteur et le récepteur, la vie et l'art. Le public, ils le titillent. Ils l'agressent afin qu'il sorte de sa léthargie, et qu'il participe à leurs rituels païens. Or que se passe-t-il dans les raves, ces fêtes sauvages dédiées à la barbarie techno ? Trois quarts de siècles plus tard, les artistes et les spectateurs, entendez les DJ et les danseurs se confondent dans le même événement, comme si dadaïstes et futuristes étaient les ancêtres inconscients de ces jeunes fêtards… Oubliez les œuvres, acrobaties Dada ou figures techno, et tendez l'oreille aux principes et utopies de ces deux mondes a priori si étrangers. D'un côté comme de l'autre, on se contrefout des lois de la République et des règles de la société marchande. On efface l'Art avec un grand " A " au nom de la vie avec un petit " v ". On prône le plaisir de l'instant dans un théâtre improvisé ou une usine piratée, la soif de la fête et de la perte de soi sans souci de la Vérité, du Bon, du Bien, du Beau. On détourne la machine, qu'elle soit sociale ou technologique. Et l'on se plonge dans la folie des âmes pour mieux quitter les fleuves de la raison.
Entre le DJ d'aujourd'hui et le futuriste d'avant-hier, le contexte n'est pas le même. Leurs productions de l'âme, fruits défendus dans les deux cas, vibrent dans des espaces de temps et de pensée, de licences et d'interdits différents. Les deux supposent un recul, et ne peuvent être jugées telles quelles : on ne peut poser, sur une même balance, le concert de bruits et d'onomatopées sans queue ni tête, lancé à la face de quelques bourgeois d'une Europe archaïque et militarisée, et la fiesta sans fin d'une ribambelle de ludions connectés par un mix obsessionnel dans une Europe fatiguée de sa trop libérale modernité. La filiation se niche moins dans l'œuvre que dans l'esprit, l'objet de la pratique à presque un siècle d'écart, et c'est ce fil ténu que j'ai voulu suivre tout au long de "Techno rebelle"… Un fil, ou plutôt un capharnaüm de ficelles disparates qui s'incarnent en une horde d'enfants fidèles ou infidèles, fous de l'institution ou princes du chaos musical, forçats de l'électro-funk ou mélomanes armés de grille-pain.
Pour sauter de Marinetti à Daft Punk, j'ai suivi ma mauvaise foi avec le maximum d'honnêteté, sans égards pour les morpions du marché, les chèvres des hit parades et les sycophantes de l'industrie du divertissement. Je n'ai pas voulu pondre une encyclopédie, mais un hymne aux accidents de la création. Un chant de résistance. Une farce sérieuse et argumentée. Plutôt intello gourmand que danseur impénitent, j'ai fait des choix subjectifs, construisant ma propre échelle de références sans écouter les sirènes de la renommée ou les inscriptions aux panthéons du disque. Je l'avoue, et j'ai peut-être tort : je préfère les larmes de machines et les cliquetis d'âme de la techno de Detroit, nés dans la dèche et dans l'indifférence du public à la fin des années quatre-vingt, aux strass et aux paillettes brillantes et populaires, sonnantes et trébuchantes du disco qui triomphe dix ans auparavant. Sur un autre territoire, plus polémique, j'assume l'anarchie de John Cage contre la science de Pierre Boulez. Le premier ne se voulait pas professeur, mais il a transmis ses virus de hasard aux artistes que j'aime et qui hantent ce livre, de Brian Eno à Holger Czukay, là où le second, enseignant talentueux, s'est fait le héraut de l'Art " véritable ", ne livrant son savoir qu'à des étudiants ou des artistes patentés. Enfant de Dada tout autant qu'élève de Schönberg, Cage est un passeur. Il a ouvert les écoutilles de la création, au risque de contribuer à la noyade de l'art et de ses acteurs dans l'océan du quotidien. Tandis que Boulez, grand prêtre du sérialisme intégral, a fermé les chants du possible, au bonheur d'une Musique Contemporaine qui s'en est transformée parfois en secte d'élus ascétiques. Certains cherchent encore à préserver cette secte dans son intégrité illusoire. Pour ces fanatiques, heureusement en voie de disparition, les musiques populaires ou issues de ce terreau n'ont d'objectifs que " d'ordre commercial et statistique ", cultivent toutes un " rythme obstinément binaire " et se cantonnent " à un rôle collectif, d'uniformisation " (2). Grand bien leur fasse : ces " peine-à-jouir ", fiers de leur méconnaissance d'un bouillonnement aux multiples dimensions, passent à côté de leur époque et se privent de merveilleux plaisirs. Aux gardiens du dogme, de tous les dogmes, j'ai envie de crier : par les cornes du diable, quittez votre Église ! Embrassez le vaste monde ! Je ne suis pas un musicologue. Je me contente d'aimer la musique et d'en fouiller les racines, découvrant de nouveaux horizons depuis la culture pop de mes quinze ans, mon esthétique jazz et ma soif de musiques nouvelles. Ah ! Il y a ce terme : " techno ". Peut-être aurais-je dû écrire électro ou hydre techno, esprit techno ou invasion technoïde… Y ajouter d'autres patronymes aux noms de savon : house, jungle, garage, hip hop abstrait, etc, ou sinon me satisfaire de l'expression choisie pour mon sous-titre, au pluriel celle-là : musiques électroniques. Et encore : au fond, je me moque tout autant de l'instrument électronique que de l'orthodoxie d'un genre précis et bien établi qu'on appellerait techno ! Pourquoi donc les expérimentateurs de platines qui nous délectent de syncopes et de dissonances captées sur vinyle ne seraient-ils pas eux aussi technos. Ou électroniques… Et puis qu'importe, dès lors qu'ils explorent et nous étonnent. Rebelles. Hors normes.
Techno ? Musiques électroniques ? Il ne s'agit que d'un prétexte, le plus adapté sans doute au dévoilement des musiques d'aujourd'hui, de leurs origines et de leurs perspectives. Dans les années cinquante, j'aurais choisi le jazz comme biais, quinze ans plus tard le rock, et maintenant la techno… Question de mouvement. Question de goût. Question de sens. Questions de valeurs aussi. Car le pari n'est pas de mélanger dans un même Gloubi Boulga relativiste les oiseaux d'Olivier Messiaen, le poivre des Beatles et la crème des Chemical Brothers. Non, le refus des hiérarchies du marché comme de celles des institutions ne signe pas la fin de tout jugement et de toute échelle esthétique. À mes partis pris répondent ceux de chaque lecteur, capable, je l'espère, de creuser son propre chemin entre mes balises. Et c'est pourquoi j'ai construit ce bouquin comme un puzzle fractal, juxtaposant de longues enquêtes et de courtes citations, des faits et des opinions, des dates et des lieux, des réflexions et des appendices, de l'humour et des humeurs, des délices et des trahisons, des ruptures pas toujours reconnues et des filiations assumées ou non… Les pièces de ce jeu, à prendre ou à laisser, se moquent volontiers de la linéarité de l'histoire. Elles se lisent dans l'ordre ou le désordre, mais partent d'un a priori commun : préférer le bandit au lèche-cul, le poète des sons au flic de la musique, le bidouilleur des sous-sols au compositeur médaillé. Car l'invention naît dans les marges, en ces terres de plantages et de piratages, de cafouillages lumineux et de dérapages hors-la-loi. Voici donc une chasse au trésor, solide car reposant sur une recherche sévère et de nombreuses relectures, imprévisible car s'appuyant sur des paris saugrenus et des fièvres de partisan par essence invérifiables. Une balade interactive et subjective pour saisir les sources multicolores des notes décapantes et des dissidences numériques du siècle naissant.



(1) le titre comme les passages repris sont tirés de l'essai de Serge Fauchereau, " Expressionnisme, dada, surréalisme et autres ismes " (Denoël, 1976). Plus précisément, le titre est un extrait de la déclamation Zang Toumb Toumb de Marinetti (autrement appelée Siège d'Andrinople), tandis que les propos sont issus d'un manifeste sur le théâtre : " Music Hall ".
(2) La citation complète vient d'un petit ouvrage collectif, au demeurant très intéressant, " L'Art au risque de la technique " (Éditions Complexe, 2001). Elle permettait à l'un des auteurs, le compositeur Daniel D'Adamo, de préciser l'angle de son propos : " Quand je parle de musique, je parle de musique contemporaine. Nous devons donc entendre musique comme "art musical" contemporain. Je ne vais pas parler des musiques populaires ou des musiques de masses, dont les objectifs sont d'un ordre commercial et statistique. Stockhausen dirait "musique militaire", parce que à part leur rythme obstinément binaire, elles sont destinées à un rôle collectif, d'uniformisation. "
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